CHRONIQUE SUR LE PUITS DU PÈRE XAVIER
Yves PULL est l'un des administrateurs de l'association "De l'eau pour IWOL".
Son expérience de près de 20 ans dans les forages en Afrique a très largement contribué à la concrétisation et l'aboutissement du projet.
Qu'il en soit chaleureusement remercié.

Il a fait partie du groupe des huit représentants de l'association présents à Iwol pendant les opérations de réalisation du forage.
Il raconte ici comment il a vécu toute cette incroyable aventure de l'intérieur.
Voici son témoignage passionnant...

« Yves, il faut que tu nous aides à amener l’eau à Iwol ! »

En raccrochant le téléphone, je ne savais pas que ces mots, prononcés par mon frère, allaient nous entraîner dans une des plus belles aventures de ma vie !

« DE L'EAU POUR IWOL» : un truc de fous !

Perché sur un rocher à plus de trois cents mètres d’altitude, sans accès routier, perdu à la frontière de la Guinée, le peuple d’Iwol vit au rythme de ses traditions. Oublié de tous, sauf d’un prêtre qui lui consacra dix-sept ans de sa vie, et de quelques rares touristes… Trop loin, trop haut, trop cher… 

Pour bénéficier d’un programme d’Etat, les femmes et les fillettes, fatalistes, le dos droit, cadencent leurs pas aux mouvements du précieux liquide qu’elles rapportent d’un puits situé à mi-montagne, dans d’énormes récipients juchés sur leurs têtes. Une corvée quotidienne comme tant d’autres ! Du lever du jour à la tombée de la nuit, les femmes, résignées, travaillent sans discontinuer…

« Tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons, nous le devons une fois seulement à notre père, mais deux fois à notre mère »


C’est peut-être ce vieil adage malien, et en tout cas le regard qu’ils ont porté sur les femmes, qui a poussé les deux Laurent, Éric et Frédéric à faire aux Bédiks cette promesse quasi impossible à tenir : « de l’eau pour Iwol » !
Les claviers des ordinateurs et les téléphones sont entrés en action, les carnets d’adresses se sont ouverts… Il faut convaincre, expliquer, fédérer autour de ce projet. Trouver des moyens techniques, financiers, logistiques, pour le mener à bout… Et bien sûr, la foi l’emporta sur la raison !

Quelques verres d’alcool à Madrid pour fêter le grand départ… L’excitation est grande à notre arrivée à Dakar. Samba, au volant de son taxi-brousse, s’enfonce dans la nuit pour nous conduire à M’Bour.
Après vingt-cinq ans d’absence, l’Afrique, cette vieille maîtresse, reprend possession de moi… Mais ne m’a-t-elle jamais quitté ? Sa chaleur, ses odeurs, sa langueur, son insouciance, sa simplicité, sa pauvreté, sa richesse, ses rires m’envahissent à nouveau, et c’est avec bonheur que je me laisse reconquérir…

Au petit matin, les véhicules reprennent la route, laissant derrière nous la maison d’Yves, notre breton qui, avec sa gentille hospitalité, a été l’un de ces nombreux acteurs anonymes et discrets qui ont œuvré à la réussite de cette équipée. Qu’ils reçoivent tous là le témoignage de notre sincère reconnaissance.

La route surchauffée ne parvient pas à juguler la verve de notre notaire : Frédéric parle de tout, questionne, énonce, raconte, décrit, explique… avec amour, humour, compétence ou ignorance… il amuse, intéresse ou saoule, mais ce flot de paroles l’aide aussi à contenir son angoisse sur la bonne fin du projet…

À Tambacounda, écrasés par la chaleur, quelques poulets rachitiques ont été sacrifiés à notre fringale. Jacques a mis un moment à définir le morceau dont il était adjudicataire !

Assis à l’arrière du taxi, il teste les amortisseurs africains en invectivant gentiment le chauffeur. L’assureur ne manque pas d’assurance dans ces propos, et il faut un certain moment pour en déceler le deuxième degré… Une énigme : comment a-t-il fait pour embarquer toute sa garde-robe dans un sac à dos… Mystère !

Les babouins nous ouvrent la piste du campement de Wassadou ; notre guide Mohamed nous a rejoints et nous devons récupérer notre matériel… surtout nos matelas multi-spires à mémoire de forme… de trois centimètres d’épaisseur ! Promesses faites à mes articulations de nuits douces et de levés enchanteurs !


L’Afrique apporte les premières modifications à notre programme : une mauvaise manœuvre du bull et c’est tout le système de refroidissement de la foreuse qui est détruit ! Il faut partir chercher des pièces à Bamako au Mali à environ mille kilomètres du chantier… Fataliste, Emmanuel, le responsable de l’entreprise de forage, prend la route en pleine nuit ; si tout va bien, retour dans trente-six heures… Plus la peine de se presser, nous allons passer la soirée au bord de la Gambie à essayer d’observer les hippopotames en dégustant leurs sœurs « les Gazelles »…

Deux heures du matin, un bruit de moteur… non, ce ne sont que les ronflements de mon frangin ! Je le réveille, il se tourne, cinq minutes et c’est reparti de plus belle ! Nous allons devoir faire avec, tout le long du séjour…


Il est heureux. Le partage de cette épopée avec ses amis le comble de joie, lui qui, avec Éric, a été à l’origine de cette promesse « de l’eau pour Iwol ». Éric, que de basses obligations professionnelles ont cloué, au dernier moment, sur le sol biterrois ! Chacun d’entre nous, par la pensée, a essayé de combler cette absence en vivant cette aventure pour lui aussi.

Il a plu. Nos véhicules s’arrêtent au pied de la montagne au camp d’entraînement des commandos. Nous embarquons à quatre avec du matériel dans le vieux 4x4 de Vincent, le chef de chantier. Nous dépassons la foreuse blessée, gardée jour et nuit par Bernard, un habitant d’Iwol qui n’accepte pour tout salaire… qu’un repas ! Cent mètres et les pneus lisses patinent sur l’argile… On descend, notre premier contact physique avec la piste commence, les mains dans la boue à combler les ornières avec des cailloux… Ce ne seront que les préliminaires d’une histoire d’amour qui durera cinq jours ! La belle est rebelle et se refuse à notre chevauchée mécanique, et c’est à pied, dans des montées à plus de 15 %, qu’elle tolèrera notre ascension vers le village.

Ce n’est pas l’effervescence à notre arrivée chez les Bédiks ! La majorité des hommes et des jeunes sont dans le « bois sacré » pour préparer l’initiation des adolescents « cuvée 2014 » à la vie d’Homme ! 

Les femmes, elles, pour changer… travaillent et préparent les festivités prévues pour le dimanche suivant.
La bière de mil est brassée dans des bidons de deux cents litres devant chaque case… promesses faites à nos papilles gustatives, et à nos estomacs, de soirées enivrantes !

Jean-Baptiste, le représentant du chef du village, nous invite à nous installer dans l’église de ce brave et regretté Père Xavier. Coiffée d’une toiture conique en paille, cette grande case circulaire au sol bétonné et aux murets en grosses pierres va nous abriter pendant notre séjour sous le regard bienveillant de Jésus cloué sur sa croix.


Le reste de l’équipe va devoir prendre une piste au départ d’Ibel pour nous rejoindre. Jean-Baptiste et quelques jeunes descendent pour les aider à porter les bagages. Mohamed notre guide a cassé ses tongs dans la montée… Pour lui permettre de se joindre aux porteurs, Laurent FAURE lui donne ses chaussures et passera le reste de l’après-midi pieds nus !

Laurent découvre un peu éberlué cette Afrique traditionnelle, son physique « gaillard » ne laisse pas présager la sensibilité qui l’anime… Des gamins morveux qui l’ont entouré en permanence, Albert a certainement raté de peu l’adoption !


Après avoir bravé une attaque d’abeilles, affronté la piste escarpée et montagneuse… exténués, trempés de sueur, nos amis et leurs « coolies » arrivent enfin à la maison du Seigneur…

Désaltéré, individuellement ou par paire pour profiter de la même moustiquaire, chacun installe son couchage et son lieu de vie. Delphine et Élise, nos cuisinières, préparent le repas du soir sous la direction de Mohamed. Les lampes solaires sont installées et bien sûr, premier réflexe de survie : on vérifie la charge des portables et la disponibilité du réseau… Incroyable ! Mais là, dans ce coin du monde qui semble oublié de tous, Orange nous gratifie de quelques « barres »…

Un quart de siècle après ma dernière visite à cette terre africaine, il me semble que rien n’a changé à part deux choses : le téléphone portable, que manifestement, l’on arrive à trouver au fond de n’importe quelle poche, en nous laissant interrogatif sur les moyens trouvés pour payer les forfaits ! La deuxième, et celle-là je l’ai prise de plein fouet : ils m’appellent « papa » ! Pour mes cheveux blancs - c’est certain ; par respect - c’est de tradition ; pour la sagesse que mon âge avancé est censé m’avoir fait acquérir… c’est une évidence !

Pendant que mijote en cuisine mafé ou poulet yassa, accompagné de riz ou de fonio (qui sera la base de notre alimentation), nous redescendons à la queue leu leu jusqu’au puits situé à mi-montagne. Le besoin d’une douche a eu raison de notre fatigue et nous motivera chaque jour à reprendre la piste et venir goûter à cet instant merveilleux de plaisir !

Le bidon plonge à cinq mètres dans l’eau, la corde se tend sous le poids et chacun à son tour remonte quelques litres d’eau pour asperger son voisin… La fraicheur bienfaitrice nous surprend, les « oh putain que c’est bon » fusent, la mousse chasse la crasse, on se rince en abondance en essayant de conserver le plus longtemps possible cette impression de bien-être…
Mais à peine sec, il faut remonter et nos déodorants ont du mal à faire front à la sueur qui nous envahit à nouveau !
Sans aucune intention de sacrilège, la bouteille de pastis trône sur la surface lisse de l’énorme rocher qui sert d’autel… Les couteaux taillent les blocs de glace, des doses «marseillaises» sont servies, à deux par gobelet on trinque au plaisir d’être là !
Comment font les filles pour attendrir ces poulets de course et ce cabri vétéran qui, accompagnés d’une sauce épicée, vont se révéler excellents… Mystère !

Trop excités pour se coucher, certains, assis sous les étoiles, commentent le périple et refont le monde. Trop crevés par la journée, les autres confrontent leurs corps au moelleux de leurs couches, cherchent une position acceptable, rajoutent un coussin, l’enlèvent, occultent les premiers ronflements et sombrent dans la nuit africaine…


Minuit, un vent fort s’est levé, c’est presque incroyable, il fait froid ! Le phénomène durera jusqu’au matin pour s’arrêter de façon étrange d’un seul coup et se reproduira chaque nuit… Surpris, on cherche à se couvrir. J’ai de la chance car Mohamed, dans sa grande bonté, m’avait attribué une couverture ; là on enfile un pull ou on s’enroule dans un sac à viande… mais certains vont découvrir que l’on peut avoir froid en Afrique… Première vraie journée où l’on se découvre et où l’on apprend à vivre ensemble !

Six heures ! Après quelques reptations, je me retrouve sur les genoux, mon cerveau donne des ordres que mon corps semble ignorer ! Il gueule un bon coup et ma carcasse est enfin à la verticale… Ah jeunesse !
Mais bon, autour de moi ce n’est pas brillant non plus… Il y a celui qui, assis sur son couchage, le regard dans le vide, essaie de réaliser où il est, tout en tentant de déterminer à quel endroit il n’a pas mal. L’autre, allongé sur le dos les bras en croix (je vous rappelle que nous sommes dans une église) semble refuser d’ouvrir les yeux sur le monde qui l’entoure. Rares sont ceux qui, d’un coup de rein puissant, se précipitent vers l’extérieur pour défier le jour naissant et les emmerdes qu’il ne va pas manquer de nous apporter !
Cafés, thés, brosses à dents… nous voilà prêts à… attendre !

Pas de nouvelles des pièces qui doivent venir du Mali, ou plutôt des nouvelles « façons » Afrique… 
« Ils ont quitté Bamako »,
« Ils sont sur la route »,
« Ils vont venir bientôt »

Avec nos mentalités d’occidentaux, c’est désespérant ! Nous allons avoir le temps de méditer cette phrase :
« Vous, les Européens, vous avez la montre, nous avons le temps ! ».

Alors, on s’occupe… Une équipe s’improvise menuisier pour faire réparer les bancs de l’église ; on apprend des rudiments de l’idiome local ; on fait connaissance avec le village, les gens, les traditions…
Les moins patients, dont moi, faisons des allers-retours jusqu’à la machine pour voir si par hasard… Sur ces côtes à 15 %, chacun s’emploie à donner le meilleur de lui-même pour arriver au sommet, et au fur et à mesure des ascensions, est surpris par la forme physique qui revient !

Le soir après le repas, discussions, parties de tarot ou une Gazelle bien fraîche…

Jeudi soir, les pièces sont remontées, un nouveau bull est là… Nouveau ? Pas par sa jeunesse, mais par sa présence sur le chantier ! 

Le vieux D9 est un véritable collector… Gigantesque carcasse d’acier, faisant rugir un moteur à l’agonie qu’un jeune mécanicien maintient sous perfusion en injectant en permanence de l’eau dans le radiateur et de l’huile de vidange dans les circuits hydrauliques ! Ce garçon - au risque majeur de se brûler - désaltère la « bête » dès qu’elle se prend pour une locomotive à vapeur !
Moyennant ces soins palliatifs, entrecoupés de temps de repos, le monstre accepte d’avancer dans un bruit de chaînes détendues et d’articulations malmenées…
Collector aussi le machiniste !
Ce vieux grand échalas est le Laurel de son Hardi… Il semble avoir bénéficié du même entretien que son engin et avoir vieilli avec lui ; les années ont gommé ses réflexes, mais sa fierté le pousse à extraire les dernières forces de la machine poussive pour l’obliger à réaliser ses travaux d’Hercule !

L’attelage se tend entre les deux engins, le bull, éperonné par son pilote, tente d’arracher la foreuse de sa gangue de boue… Le vieux essaie de garder l’axe de la piste, mais les chenilles ripent sur les rochers… Couinements, grincements, jets de vapeur, coups de bélier se succèdent dans l’atmosphère surchauffée ; nous suivons impuissants les efforts du mastodonte.


La foreuse encaisse avec violence chaque effort de traction sans avancer d’un mètre…
Tout-à-coup, c’est la catastrophe : tout l’avant du camion s’arrache et tombe à terre ! Un silence de fin de combat règne ; comme dans l’arène, nous regardons la carcasse inutile du « taureau », nous sommes atterrés !

Mais, c’est l’Afrique ! On se concerte, on palabre, on décide… Cette nuit, le soudeur va venir pour inventer une pièce et dépanner…

L’ambiance est électrique dans la maison de Dieu ! Le moral au plus bas, on s’insurge :

« Ce n’est pas possible une telle poisse ! Et ce matériel de merde ! On est trop cons… On aurait dû forer au mois d’avril avant la saison des pluies. Mais non, pour satisfaire notre égo, il fallait que l’on soit là, et voilà le travail ! »

«Eh, attendez ! Les pluies sont en avance, on ne pouvait pas prévoir et les gars font avec les moyens du bord. En Europe, aucune entreprise n’aurait accepté un deal pareil… ».

On se jette les mots à la face pour passer sa rage, son amertume et ce sentiment d’échec qui commence à nous gagner… Le silence s’installe et on s’embarque dans de mauvais rêves avec aux oreilles les pétarades impuissantes du Caterpillar.

La nuit a calmé les esprits ; arrêt obligé à notre douche de fortune avant de rejoindre Verdun…

Le soudeur a fait des merveilles. Les ouvriers s’activent autour des deux engins. Le machiniste remplit les réservoirs gloutons du bulldozer, le vieux chauffeur lance le moteur, la barre de tractage est en place… 

Nous regardons, partagés entre l’espoir et le dégoût…

Après plusieurs tentatives, un miracle semble s’accomplir:  la vieille foreuse se déplace de quelques mètres. Vibrant de toute sa structure, elle sort de son ornière… 

Dopé, le chauffeur du chenillard met les gaz. Par secousses, le convoi entame enfin son ascension… 

Nous courons, devant, derrière, sur les côtés… On n’ose pas y croire… 
On fixe sur la pellicule l’événement, ça y est !

Deux cents mètres et on est bloqué à nouveau… 

On dégage quelques roches sur la piste, on remet les deux engins dans l’axe ! Allez, allez… on décolle à nouveau !
La côte à 15 %... ça monte, oui !
Ça monte, on va gagner ! 

On arrive sur le plateau, la joie se lit sur tous les visages, on se félicite, il faut laisser reposer les machines…

On repart d’un pas de sénateur pour se rapprocher d’Iwol.

Quelques coups de lames pour rectifier un virage, d’énormes rochers sont roulés vers le bas-côté à la force des bras, chacun s’emploie avec ardeur à combler les ornières…
La dernière difficulté nous attend à partir de l’ancienne école en ruine : une côte rocailleuse et argileuse serpentant sur deux cents mètres jusqu’au site.

Le bull « bouillonnant » nivelle péniblement le bout de piste pendant presque six heures… L’engin semble à l’agonie. Des trainées d’huile souillent le sol. Les sifflements de cet insuffisant pulmonaire se font de plus en plus puissants. Tout le village regarde éberlué la transformation de l’entrée du bourg !


Sur huit, six d’entre nous doivent reprendre la route pour récupérer leur vol demain à Dakar…

« Ce n’est pas possible ! Si l’on ne voit pas le forage, au moins voir la sondeuse sur place ! Tant pis, on roulera de nuit, mais on reste jusqu’au bout ! »

Tous, unanimes, posent leur sac et regardent les derniers efforts du tracteur…

Tout le monde est réuni en haut de la dernière côte. Noirs, blancs, vieux, jeunes, femmes et hommes ne font plus qu’un et, par la pensée, sont attelés à la machine… Un cri de joie énorme retenti, on s’embrasse, se félicite… Des larmes coulent, incontrôlables, trop de tension, d’attente, d’espoirs et de déceptions… Elles sont belles ces émotions de Franck, de Claude, des trois Laurent, de Frédéric, de Jacques, qui se mêlent à celles d’Emmanuel et de son équipe, et à celles des gens d’Iwol…

Là-haut, sur son engin, le vieux tractoriste dans un voile de fumée, tel un de Gaulle dans un « je vous ai compris », est debout, les bras levés, savourant radieux son exploit sous les ovations de la foule !

Des embrassades et c’est le départ de nos amis, le cœur un peu gros… Je reste seul avec Laurent FOGUES pour assister enfin au forage.
Les gars de Vincent souhaitent tellement nous offrir cette eau pour laquelle nous avons monté ce projet, qu’ils se mettent immédiatement à l’ouvrage, peu importe la nuit qui arrive et la fatigue de cette ascension !

Le mat se lève. D’un œil expert, on met l’engin de niveau. Le matériel est déchargé, la première tige est vissée sur le marteau fond de trou. Le compresseur démarre et, dans un sifflement d’air, le taillant entame sa rotation pour s’enfoncer dans la terre meuble de surface… Un tubage provisoire et on attaque le granit, il est vingt-trois heures… 

Plus de rotation, plus de translation : l’outil est coincé à quatre mètres !

Pendant une heure, Vincent va essayer de le libérer. Peine perdue… Il faut se rendre à l’évidence et abandonner le taillant au fond pour envisager de déplacer la machine… Le mauvais œil est sur nous. Les moteurs s’arrêtent et, le visage fermé, chacun retourne à sa natte pour terminer cette mauvaise nuit…

« Père Xavier ! Il faudrait vraiment que tu interviennes auprès du Dieu que tu as rejoint !».

Le ciel nous tombe sur la tête dans ce petit village gaulois du pays Bédik ! L’orage est énorme, les éclairs déchirent la nuit, éclairant d’une lumière irréelle les cases détrempées. Le tonnerre semble monter de la plaine, rouler sur les montagnes pour s’éclater, assourdissant, à proximité. Nous déménageons nos couchages pour éviter les infiltrations de la paillote. La pluie va tomber sans discontinuer pendant quatre heures ! 

Laurent, Mohamed et moi ne parlons pas, mais sommes unis par la même pensée : c’est la catastrophe ! La piste va être impraticable… Comment vont-ils approvisionner le chantier ? Comment vont-ils redescendre les engins ?
Le sommeil nous fuit. « Bon Dieu, pourquoi tant d’embuches ? »


Au petit matin, le coq se débat sans grande conviction dans les mains du charlatan. L’homme fait tourner l’animal au-dessus du nouveau trou à deux mètres du premier. Ses incantations sont reprises avec ferveur par les quelques villageois regroupés autour de lui ; elles doivent chasser le diable et les mauvais esprits… La lame du couteau s’élève au-dessus du cou offert de la bestiole affolée. Le sang, d’un jet spasmodique, éclabousse la tête de forage. L’animal malgré lui, dans un dernier sursaut, donne sa vie pour « De l’eau pour Iwol » ! On nous présente les entrailles dont la couleur semble révélatrice d’un bon présage… Souhaitons que cet acte, qui trouve son origine dans des croyances centenaires, ne soit pas vain !


Un groupe de jeunes, armés de pelles et de pics, commence à creuser pour récupérer l’outil abandonné… Quatre mètres à la pioche… Où ailleurs qu’en Afrique ?

Le vieux taillant édenté a du mal à grignoter la pierre qui compose son menu ; il mastique, mastique, mais n’avale pas ! Dix-huit mètres : on fait du sur-place, c’est désespérant…

On attend du nouveau matériel et les réservoirs de la machine sont à sec… arrêt !

Dix-sept heures, Vincent est en bas de la colline, le 4x4 n’arrive pas à monter, la piste est trop boueuse… Il faut transporter les quatre cents litres de carburant par bidons de vingt litres sur la tête. Thomas démonte le marteau neuf et le transporte, pièce par pièce, sur son crâne… Cinq, six allers-retours pour que le chantier reprenne et que nous ayons une chance de voir jaillir l’eau ! Merci Thomas le généreux, merci à Jean-Baptiste et ses jeunes porteurs…

Au fond du trou, le marteau a repris sa frappe ; il défonce le granit en remontant dans son souffle le matériau disloqué à la surface… On observe les échantillons pour révéler une éventuelle fracture salvatrice ; trente, quarante mètres, toujours rien, toujours sec…

Vingt-trois heures : quelques pas de danse saluent un début d’arrivée d’eau ! Fausse alerte, la poussière reprend ses droits ; l’eau venait d’une infiltration de surface, inexploitable…

Deux heures, cinquante-cinq mètres, les hommes sont fatigués, ils reprendront au matin.


Nous ne verrons pas l’eau, Laurent et moi devons reprendre la route à six heures pour M’Bour. On se laisse entraîner quelques minutes par les femmes qui ont chanté et dansé toute la nuit pour célébrer l’initiation à la vie d’homme de leurs fils.

Un dernier Ameké à Djienaba, un grand merci à Delphine et Élise…
Nous voilà sacs au dos, désabusés, mais encore confiants ; nous suivons nos porteurs jusqu’à Ibel où nous attend une voiture de l’Administration…

Nous laissons Mohamed à Tambacounda, et après une étape chez Anouar à Kaolack, fatigués, moites de sueur, nous retrouvons l’hospitalité d’Yves et une douche bienfaitrice. Poulet frit, salade, pizza…

L’invention du vingtième siècle nous relie à nouveau à Iwol : soixante-dix mètres, toujours rien !

Je partage le lit avec Laurent. Malgré mon dépit, je m’endors : celui-là de Laurent ne ronfle pas !

Mardi midi : ce soir nous reprenons un vol pour Madrid. Au restaurant, on se régale d’un poisson grillé arrosé par un rosé bien frais… Téléphone… Quatre-vingt-cinq mètres de profondeur, un mètre cube deux, le niveau statique remonte à trente-six mètres… C’est exploitable pour une pompe manuelle !

« De l’Eau pour Iwol » n’est plus seulement le nom de notre Association mais une Sacrée Belle Réalité !

Je regarde et félicite Laurent qui a porté ce projet du début à la fin.

J’ai une pensée pour Angélique qui, en retrait, en a été la cheville ouvrière, et pour Éric qui n’a pu être là.

Je suis heureux pour les gens et surtout les dames d’Iwol…

Je suis heureux pour Franck, les Laurent, Claude, Jacques et Frédéric qui, à partir d’un projet insensé, ont réussi à surmonter les difficultés, à remettre en cause certaines convictions et à embrasser cette Afrique dans tout ce qu’elle comporte de paradoxes et de splendeurs !

J’ai une admiration sans borne pour Emmanuel et sa magnifique équipe : Jacques, Thomas, Aziz, Vincent, Keita, Ousmane… Sans eux, sans l’aide de Sérigne de l’hydraulique et celle de Jean-Michel… où en serait ce projet ?

Je vous remercie tous pour votre générosité, votre enthousiasme, vos émotions et pour m’avoir permis de vivre cette histoire qui, c’est certain, est l’une des plus belles de ma vie de « baroudeur »…

Je vous propose, en hommage à un homme qui a consacré pas mal d’années de sa vie à Iwol, d’appeler ce forage : 
« Le puits du Père Xavier »

« Eau… Tu n’es pas nécessaire à la vie, tu es la vie ».


Anelangal chobé (Merci beaucoup)

Granéchiomaré (Au revoir)